La mixité sociale et culturelle dans les colos

 

Les événements internationaux récents et les impressions populaires n’ont cessé de rappeler aux éducateurs l’importance de la notion de vivre-ensemble dans les espaces éducatifs dédiés aux enfants et aux jeunes.

Les peurs partagées, les méconnaissances des religions, des cultures, les inégalités sociales, séparent jour après jour les gens des uns des autres, les opposent, les regroupent en communautés. 

La colo, comme le sport certaines fois, est une formidable opportunité pour la rencontre des publics.

Mais la mixité sociale et culturelle existe t-elle encore vraiment en colonie de vacances ?

Le constat d’un manque de mixité sociale dans les ACM

En 2015, au moment de la campagne #GénérationCampColo, l’Etat avait commandé un rapport pour préciser les causes et leviers possibles à la désertification des départs en colonie de vacances.

Ce rapport (“Des séparations aux rencontres en camps et colos”) est rendu en avril 2016. Il a été écrit par 9 chercheurs (éducateurs, sociologues) et a mis clairement en évidence que le projet social qu’accompagnait les colos dans les années 50/60 a peu à peu été remplacé par des pratiques séparant les publics.

Des séjours à fortes thématiques séparent filles et garçons, beaucoup de séjours sont réservés à une catégorie aisée de la population, des mini séjours sont organisés par des accueils de loisirs pour des enfants d’un même quartier, des séjours adaptés se multiplient pour accueillir les enfants porteurs de handicap qui ne sont plus accueillis en colos traditionnelles…

4 millions d’enfants partaient en colonie de vacances, en moyenne 3 semaines, en 1960. Ils sont 1,2 millions en 2015 pour des séjours de moins de 10 jours. L’âge des enfants fréquentant ces séjours a augmenté aussi. Ils sont 60% à avoir plus de 12 ans en 2015. 
Les enfants partent donc moins, et moins longtemps, alors que 3 millions d’enfants (5-19 ans) ne partiraient jamais en vacances.

Les causes probables de non mixité des publics en colonie de vacances

Le rapport Des séparations aux rencontres en camps et colos met en évidence une démarche devenue de plus en plus commerciale des organisateurs, avec l’arrivée de sociétés lucratives (10% des organisateurs aujourd’hui) mais pas seulement. Les activités sont de plus en plus sous-traitées et donc coûtent cher. Les coûts du personnel, des transports, des bâtiments, ont tous augmenté. 
Ces modifications du paysage ont eu un impact considérable sur le prix des colonies de vacances, rendant ces dernières de moins en moins accessibles à des populations modestes et de classe moyenne (les moins aidées par le système CAF). Les politiques d’aides sociales ont réduit les aides pour les départs en séjours, favorisant depuis le milieu des années 90, les accueils sans hébergement, type “centres de loisirs” (En 2011, ces derniers recevaient 433 millions d’euros de la CNAF, alors que la part allouée aux centres de vacances n’était que de 30 millions d’euros). Ce qui explique en partie la préférence des parents pour les séjours courts organisés par les accueils de loisirs.

Les mentalités ont aussi beaucoup évolué.
Lorsqu’entre 1930 et 1950, les colonies de vacances, politiques ou catholiques, rassemblaient plusieurs centaines d’enfants d’ouvriers dans un même lieu, où le seul problème de mixité posé était celui du genre, il apparaît qu’aujourd’hui, les parents ont tendance à fuir les formes de mixités culturelles et sociales. 
En 2016, on se soucie davantage des mauvaises fréquentations de son enfant que du contenu éducatif qu’un tel séjour peut lui apporter. La peur de l’autre et de sa différence se transmet par l’éducation parentale.

Le milieu militant de l’enfance est quasi absent en ce qui concerne l’intérêt de l’enfant et de la mixité sociale…
Les mouvements d’éducation populaire ont peu à peu modifié leurs stratégies au lieu de les combattre. Ainsi, ils ont progressivement vendu leurs centres de vacances, désertifié le monde de la colo pour la formation habilitée (BAFA/BAFD), la formation professionnelle (principalement le BPJEPS de plus en plus financé), et les marchés publics (gestion des accueils de loisirs, des TAP des collectivités locales).
Les associations et comités d’entreprises se sont peu à peu retrouvés seuls pour défendre l’intérêt d’expériences plus mixtes pour l’enfance et la jeunesse. 
Dans un contexte économique de plus en plus difficile dû à une baisse sans répit des départs en colos, les CE et les collectivités ont vendu leurs centres de vacances devenus trop coûteux. Le rapport Des séparations aux rencontres en camps et colos propose à ce sujet une aide de l’Etat pour relancer les départs via les CE.
La colo ne semble être intéressante que pour le secteur lucratif qui décide seul quelle forme elle doit avoir. Et la mixité sociale n’intéresse pas beaucoup le monde lucratif.

Enfin, au milieu des années 2000, l’évolution du BEATEP ASVL (ex BAC de l’animateur professionnel) en deux BPJEPS (Loisirs Tout Public et Animation Sociale) distincts, n’aide pas les animateurs à concevoir l’accueil des publics différents et le vivre ensemble en colonie de vacances.
Les BPJEPS LTP, bien plus nombreux, qui se retrouvent en direction et dans les formations BAFA, ne prennent pas beaucoup en compte dans leurs projets les publics fragiles, et donc la rencontre de ceux-ci. Leur formation leur apprend le plus souvent à “passer la main” vers l’éducation spécialisée ou l’animation sociale. C’est la période de l’explosion des séjours dits adaptés (pour enfants porteurs de handicaps, qui se retrouvent par conséquent entre eux).

Les expériences, les perspectives, les solutions possibles

Il semblerait que sans des politiques d’Etat militantes d’aides et d’information (peu probables), la partie semble perdue au niveau national.
Les attentats et quelques faits divers réveillent parfois les esprits en veille du vivre ensemble, mais jamais au point de s’intéresser vraiment aux solutions pour l’enfance et la jeunesse et à les mettre en place.
Lorsque parallèlement aux attentats, les collectivités locales travaillent à l’organisation des TAP (et souvent des PEDT associés – Projets Éducatifs De Territoires), la majorité ne voit pas de rapport avec le vivre ensemble… On préfère investir dans la découverte des activités techniques que dans des projets autour du vivre ensemble. 

En 2015 et 2016, l’Etat a appelé, à coup de subventions sur projets, les organisateurs à créer des séjours où les différents publics pouvaient se rencontrer. Le temps laissé aux organisateurs et le manque de pérennité de la démarche ont, comme d’habitude, servi aux plus gros organismes à évaluer leur personnel dans leurs qualités de déguiser administrativement des projets existants en innovations pour le vivre ensemble… mais nullement d’investir dans un projet sérieux et durable visant une réelle mixité sociale et culturelle.

Les solutions viendront donc de la base, des petits collectifs de parents, d’écoles, de quartiers, de municipalités ou de petites associations.
Chaque jour, des expérimentations, innovations et idées fusent et brillent de leurs réussites et de leurs richesses humaines. 
Les solutions viendront des équipes d’animation municipales ou associatives les plus militantes et, je l’espère, séduiront suffisamment les publics pour être reprises jusqu’aux marchands de colos qui trouveront un moyen de trouver une nouvelle clientèle.
La colo bio, intelligente, “bobo”, 3.0, sera peut-être la colo du vivre ensemble, un retour aux sources qui serait bénéfique pour notre société.

La mixité à Evasoleil

 

 

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Publié le 11 janvier 2017 Par Sylvain Stienon
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4 réflexions au sujet de « La mixité sociale et culturelle dans les colos »

  1. Il semble important de préciser que ce rapport a été refusé par Jeunesse et Sports. L’équipe de chercheurs a très vite analysé que les critères posés par le ministère n’étaient pas adaptés car aucun des organisateurs qui avaient répondu à génération camp colo ne rentrait dedans. Ils se sont éloignés de ces critères pour leur recherche et le rapport fut refusé. Jean Marie Bataille que j’ai eu la chance de rencontrer dit que jeunesse et sports ne veut pas s’éloigner de ces critères car ils ne cherchent pas l’innovation mais un modèle de colo viable pouvant attirer toujours plus le secteur privé…

  2. Merci Stefan pour ces précisions.
    Effectivement, JS n’a pas approuvé le rapport qu’elle n’a, je crois, finalement pas payé…
    Je ne connaissais pas le ressenti personnel de Mr Bataille qui s’est exprimé bien des fois dans la presse écrite.
    Enfin, ce rapport est payant, c’est bien dommage!

  3. Au delà de la dérive commerciale des organisateurs, le rapport pointe un manque d’innovation pédagogique sur les 95 séjours visités. il parle du “modèle colonial”, car depuis les années 80 tout tourne autour de la sacro sainte journée type et de la grille de camp. Les seules innovations que l’on trouve dans les colos sont dans les activités avec les conséquences que l’on sait. Jean Marie Bataille pointe la pédagogie par objectifs comme l’une des causes principales de l’appauvrissement pédagogique.

  4. Toutes les innovations liées aux pédagogies alternatives comme celle d’Evasoleil (et ses fameux “projets d’enfants”) semblent à la fois montrer leurs intérêts (Evasoleil augmente chaque année le nombre de colons accueillis), mais à la fois sont boudées et découragées par le système (subventions, et principes de recherches des colos proposés aux familles type 123sejours, appartenant au groupe Telligo qui portent d’abord sur l’activité).

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