120 Accueils Individualisés de Mineurs


“La colo ne devrait pas être un accueil collectif de mineurs, elle doit permettre autant d’accueils individuels qu’il y a d’enfants, de jeunes…”
Véronique Devaux, présidente d’Evasoleil

L’un des 3 axes* du projet EVASOLEIL repose sur l’individualisation/la personnalisation. Chaque enfant/jeune est unique, il existe en tant qu’individu, il a ses idées et fait partie d’un groupe dans un environnement qu’il ne connaît pas encore.

Chaque enfant/jeune part à la découverte de cet environnement mais aussi des autres et de lui-même. Quelles sont les clés dont se munit EVASOLEIL pour que chaque enfant/jeune trouve sa place dans son séjour ?

Nous avons voulu partager avec vous une histoire vécue sur l’un de nos séjours illustrant les enjeux de cette individualisation, sa complexité, ses forces, sa résonance.

*axe de la rencontre, de la mixité sociale
*axe de l’engagement

Entretien avec Sabine Potdevin

Raconte-nous une histoire qui illustre pour toi Evasoleil…

Sabine : “Tout d’abord, je trouve un intérêt particulier à concevoir un groupe comme une multitude d’individualités et non comme une seule entité. Pour moi, le projet d’Evasoleil est un vecteur favorable à la prise en compte de chaque enfant. Ça me fait penser à ce gamin et tout ce qu’il s’est passé autour de lui avec son groupe d’âge.”

Tu nous racontes ?

tiré de “Mon petit frère de la lune”

Sabine : “Oui. Adrien est un jeune garçon âgé de 12 ans, plutôt grand, brun avec de grands yeux noirs. Il est inscrit par son éducateur sur un séjour Multisports, dans le groupe de jeunes des 11-14 ans. Il a du mal à communiquer, que ce soit avec les autres jeunes ou avec les adultes qui l’accompagnent. Il est souvent insultant envers les personnes qui partagent cette aventure, il choque et s’en amuse, il provoque des situations conflictuelles…

D’un autre côté, Adrien aime rendre service, il veut être utile et dès qu’un adulte, auquel il semble avoir un attachement, lui donne une responsabilité, il y met tout son cœur avec plaisir et sérieux.

Je ne connais pas son histoire qui semble être une blessure toujours ouverte qui ne lui permet pas d’être serein et qui l’empêche de créer une relation saine et respectueuse avec l’autre. Peut-être qu’il me la racontera.”

La situation est typique dans les séjours, l’enfant arrive avec son histoire, ses expériences, ses codes…

Sabine : “Oui, le groupe des pré-adolescents compte 36 jeunes, donc 35 autres situations… “Chaque individu est unique et l’enfant est un individu à part entière”, c’est une phrase que l’on retrouve souvent dans les projets éducatifs.”

Faut-il mettre en place un accueil personnalisé pour chacun ?

Sabine : “Si c’est écrit dans la plupart des projets pédagogiques, alors oui, il le faut 😉 
Adrien part en vacances. C’est écrit dans la Convention Internationale des Droits de l’Enfant, il a le droit aux loisirs (“Les États parties reconnaissent à l’enfant le droit au repos et aux loisirs”).

Alors doit-on déployer des forces extraordinaires et éventuellement détacher un animateur pour son “cas” ? Ou vous pensez peut-être qu’il ne mérite pas ces vacances à cause de son comportement…?

Il y a des Adrien dans tous les groupes, des enfants qui gênent et dont les différences et/ou les comportements déstabilisent.
D
ès son arrivée, l’enfant nous alerte, à travers son comportement qu’il aura besoin d’une attention particulière de l’adulte.
Adrien n’est comme personne d’autre ne peut être Adrien. Théodore le grand timide est très réservé, mais il n’est pas “le timide du groupe”. C’est aussi le cas de Marie-Edwige la grande pipelette qui n’est pas celle de l’année dernière ou encore Agnan toujours plongé dans ses livres, Alceste qui ne pense qu’au goûter etc.
Chacun de ces exemples ne peut être stéréotypé, chacun est timide, bavard, “intello”, gourmand (…) avec ses raisons propres que nous ne trouverons chez aucun autre enfant.

Un accueil personnalisé pour Adrien, c’est lui permettre de trouver sa place dans le séjour. Alors y a-t-il un enfant qui mérite plus d’attention qu’un autre ?”

Comment Adrien va-t-il trouver sa place ?

Sabine : “Lors des assemblées de jeunes, Adrien est agité et participe à sa manière, en provoquant le reste du groupe. Il ne trouve pas sa place. Lorsque je lui demande pourquoi, il me répond « ça ne sert à rien, c’est nul, je ne vais pas donner mon avis, vous allez me virer bientôt ». Je lui explique que nous n’avons pas pour habitude de « virer les jeunes » sur nos séjours. Adrien m’avait déjà confié qu’il avait l’habitude de se faire congédier dans les premiers jours de colos auxquelles il avait participé auparavant.

Il reproduit son environnement et obtient du groupe ce qu’il recherche, peut-être pour se rassurer. Il n’est pas accepté, il ne se fait pas d’ami mais il existe dans le groupe, à sa manière…

En parallèle, une partie de l’équipe d’animateurs est très rapidement affectée par les provocations d’Adrien…”

Adrien ne donne pas son avis, habitué à s’auto-exclure et persuadé qu’il ne sera jamais écouté. L’équipe d’animation doit aider ce jeune à trouver sa place dans le groupe alors qu’il est détestable avec eux…

“Voici les complexités qui dans ce cas précis freinent la mise en place du projet pédagogique sur l’individualisation, mais pour chaque enfant, les difficultés seront différentes. Lors des journées de formation des équipes, c’est simple de faire comprendre l’importance pour chaque enfant de trouver sa place au sein du groupe tant pour l’enfant lui-même que pour la “santé du groupe”. Mais dans la réalité, l’intensité, la fatigue…, l’adulte est aussi une individualité, avec ses valeurs, ses sensibilités, sa capacité d’empathie, sa faculté à prendre de la hauteur… 

Comment interpréter ce que nous livre l’enfant ? Quelle est la part de sincérité ? De quoi a-t-il besoin réellement ? Qu’est-ce que je suis capable de lui donner en tant qu’adulte ? Comment composer avec le reste du groupe ?”

Peux-tu nous parler des enjeux de réussir cette “individualisation” avec Adrien, tant pour l’enfant lui-même que pour la “santé du groupe” comme tu dis ?

Sabine : “Le jeune doit trouver une place au sein du groupe et le groupe doit la lui donner. En fonction de la réaction du groupe et de l’équipe, le jeune peut être davantage fragilisé, alors que le séjour peut lui faire gagner en confiance et en estime de lui-même. Dans ce cas de figure, un travail sur l’individualisation réussi peut lui permettre également de repartir avec un exemple positif de confiance aux adultes et aux autres jeunes. 

Au-delà de la santé morale de cet enfant et de la faculté du séjour à lui faire gagner en épanouissement personnel, c’est toute la santé du groupe qui peut être mise à mal si Adrien ne s’intègre pas. A l’inverse, réussir à l’écouter, à l’intégrer en fonction de ses capacités et de ses besoins, peut enrichir le groupe tout entier, ou plutôt chaque individu du groupe.”

Alors concrètement, comment as-tu mis en place le projet d’individualisation avec Adrien ?

Sabine : “Tout commence dès les premiers instants du séjour avec la référence de l’animateur. Pour s’assurer que chacun trouve sa place et reçoive une attention particulière, il faut tout simplement connaître chaque enfant, ou plus précisément que chaque enfant soit bien connu d’au moins un adulte. Les animateurs vont donc s’occuper plus particulièrement d’un petit nombre d’enfants.”

Tiré du site l’AFJK

Et donc qui tire le gros lot ?

Sabine :Madhi ! C’est sa deuxième année sur ce séjour, il connait bien le projet. Sa mission est d’instaurer un climat de confiance entre lui, Adrien et ses camarades de chambre en leur donnant sa confiance sans qu’ils aient eu besoin de la gagner, en écoutant tous et chacun d’eux et en les laissant s’exprimer entre eux, en valorisant les actions de chacun durant la journée.

Même si ce n’est pas toujours de tout repos, sa volonté d’écoute, son empathie et sa patience lui permettent de partager avec Adrien des moments d’échanges sereins et respectueux.”

Madhi est donc le référent de Adrien, comment fait-il pour l’aider en dehors de sa chambre ?

Sabine : “Adrien sait venir vers son animateur référent lorsqu’il se sent agacé par une situation, lorsqu’il est “énervé” comme il dit. Quand ça arrive, Adrien doit venir voir Madhi.”

Un contrat passé entre Adrien et Madhi ?

Sabine : “Oui, et Adrien comprend vite qu’il a tout à gagner à le respecter… Un soir, au moment du repas, Adrien vient au bureau, il est énervé et a besoin de se calmer. Il y a eu “une petite embrouille” dit-il. Madhi est en congé mais présent au bureau. Il demande à Adrien de le rejoindre pour discuter. Tous deux entament la discussion plus sereinement en partageant le repas de Madhi. Adrien est plus serein et plus apaisé, en quelques minutes, il est à l’écoute de son animateur et réussit à prendre du recul sur l’évènement à l’origine de sa colère.

Adrien ne dînera pas avec le reste du groupe ce soir-là mais la conversation et l’instant partagé avec son animateur référent lui permettront d’avancer un peu plus et peut-être d’aborder la journée du lendemain autrement.”

Madhi est donc la seule personne sur qui Adrien peut compter ?

Sabine : “Je parlais du climat de confiance instauré au sein de la chambre tout à l’heure. Quotidiennement, ils vivent ensemble un moment privilégié : la “vie de chambre”, un outil essentiel de cette colo. Tous les enfants d’une chambre se retrouvent avec l’animateur référent qui crée un climat de confiance permettant à chacun de s’exprimer sur ce qui l’inquiète, le dérange, c’est un moment d’échange, d’écoute… Lorsque la vie de chambre est bien menée, nous arrivons à créer des petites familles.”

La confiance ne s’instaure donc pas simplement entre l’animateur et l’enfant mais avec toute la chambre. Vous vous êtes donc appuyés sur les enfants de la chambre d’Adrien pour l’aider à trouver sa place ?

Sabine : “Oui et non. Ils l’ont effectivement aidé mais c’était à leur initiative… Milèle et Yanis partagent la chambre d’Adrien. Des anciens colons d’Evasoleil qui se sont appropriés les mécanismes du séjour. Ils m’interpellent donc au sujet d’Adrien, de son comportement. Ils ne comprennent pas pourquoi il peut être brutal dans ses paroles et le bon copain de manière presque simultanée. Une véritable rencontre entre ces enfants renforcerait le travail de Madhi.

Je leur propose donc de provoquer cette rencontre afin qu’ils en discutent ensemble. Ils invitent donc Adrien à venir les rejoindre, à l’extérieur du groupe, à proximité du bureau de la direction. Aucun adulte n’est présent mais plus tard, j’aurai un retour de cette rencontre par Yanis

Milèle et Yanis expliquent à leur copain leur incompréhension. Ils se montrent très rassurants envers Adrien en le valorisant “tu es un mec sympa”, “tu es souvent drôle”, “tu rends souvent des services” mais en profitent aussi pour lui dire ses “4 vérités”. Yanis donne son avis personnel sur les raisons des défauts de langage d’Adrien. Pour lui, c’est qu’il n’a appris que ça. Yanis raconte alors sa propre histoire, les relations difficiles avec son père (les insultes, les coups…). Adrien qui n’avait pas imaginé que Yanis aurait pu vivre ça, se livre à son tour. Son père violent, sa mère qui laisse faire plus ou moins et le reste de sa famille qui ne réagit pas ou qui alimente les agissements du père.
Milèle est plutôt stupéfait par ces 2 confidences loin de son environnement à lui et donne son avis sur le fait qu’il ne pensait pas qu’un enfant puisse vivre de telles choses.

Tous 3 se découvrent, se connaissent un peu mieux, se comprennent, se font confiance. Leur amitié qui était fragilisée jusqu’ici par le comportement brutal et provocateur d’Adrien se renforce.”

La situation reflète plusieurs aspects du projet… Dans ton récit, tu parles presqu’autant de mixité, d’engagement, de transmissions des “anciens” que de l’effet de la vie de chambre sur la personnalisation du séjour…

Sabine : “Oui, plusieurs “phénomènes” se produisent dans cette situation. Et les grands objectifs du séjour s’imbriquent… C’est effectivement en partie grâce aux responsabilités confiées à ces enfants qu’ils parviennent à s’approprier le séjour et comprennent la nécessité de leur intervention même s’ils ne se rendent peut-être pas compte de tous les effets qu’ils produisent sur Adrien grâce à cette “simple” discussion.

Yanis et Milèle savent également qu’ils ont un rôle à jouer peut-être parce qu’ils ont déjà réussi à résoudre une situation problématique ainsi, ou qu’ils ont vu d’autres y travailler. Madhi qui connait bien le séjour est aussi un atout pour faciliter la véritable rencontre entre les enfants.
On voit souvent des “anciens” (enfants comme animateurs) devenir des piliers du séjour. Ils se sont appropriés le séjour et leur engagement pour le projet se traduit sur le terrain par une réelle volonté que tout le monde trouve sa place au sein du groupe.

Et la mixité sociale n’est-elle pas un frein à l’individualisation ?

Sabine : “Évidemment que ces 3 enfants aux origines géographiques, sociales, culturelles très différentes ne seraient pas confrontés à ce problème s’ils ne s’étaient pas rencontrés ! Adrien aurait certainement été inscrit avec d’autres enfants d’IME. Personnaliser des séjours dans ces conditions serait peut-être plus simple mais quel intérêt ? Surtout que dans cet exemple, ce “frein” devient aussi une partie de la solution : comprendre l’autre, vivre avec l’autre, faire ensemble, tout ça a autant permis aux camarades de chambre de mieux comprendre les réactions d’Adrien, qu’à Adrien de s’ouvrir aux autres.”

Pour Adrien, cela a-t-il suffit à lui donner sa place au sein du groupe entier ?

Sabine : “Je raconte ici l’histoire d’Adrien mais le groupe est constitué de 35 autres individus qui peuvent aussi avoir besoin d’une attention particulière. Ça semble évident mais on voit parfois des équipes se concentrer sur un enfant qui pose problème délaissant le reste du groupe qui semble “aller bien”. Nous aidons ainsi chacun des enfants présents dans le séjour à trouver sa place.

A la réunion du premier soir, les animateurs parlent de chaque enfant dont ils sont référents pour ne pas passer à côté d’un enfant dans le besoin.

Pour Adrien, nous avons aussi utilisé un autre outil très rapidement. Quand nous remarquons qu’un enfant a des difficultés à trouver sa place, une double référence est établie pour ceux qui en ont besoin. Il s’agit de renforcer la première référence de l’animateur. Si ce dernier est en difficulté ou absent, une relation de confiance a été créée avec un autre adulte qui connaît l’enfant. C’est aussi le moyen de confronter différents points de vue, des idées, des “expérimentations” pédagogiques. Ce travail d’équipe permet aussi aux animateurs de continuer plus sereinement leur travail et de se concentrer sur les autres enfants et leurs propres références.”

Cette personne peut être le directeur, son adjoint, un autre animateur…?

Sabine : “Peu importe tant que c’est réfléchi en fonction du besoin de l’enfant. Ce sera parfois quelqu’un d’extrêmement compatissant, parfois un adulte qui fait preuve “d’autorité naturelle”, parfois quelqu’un qui lui ressemble, parfois l’inverse, ou encore un adulte avec qui l‘enfant a créé un lien dès ses premiers instants sur le séjour par exemple.
Cet adulte va apprendre à connaître l’enfant en passant du temps avec lui, parfois en le “sortant” du groupe, parfois en lui donnant des missions au sein du groupe, parfois en animant sa vie de chambre etc. Il apporte ainsi un second appui à l’enfant, un second regard bienveillant sur lui, un soutien supplémentaire et personnalisé qui lui permettra d’être mieux accompagné pour trouver sa place dans le groupe.”

Sabine, tu étais la double référente d’Adrien ?

Sabine : “Mettre en place une double référence pour Adrien a vite été une évidence. La relation entre lui et moi n’était pas acquise dès le départ mais pas fermée non plus. Je me suis fait aider par le coordinateur du séjour pour ne pas perdre de temps à instaurer une vraie relation de confiance et devenir en effet sa double référente. J’ai alors fait comprendre à Adrien que je n’aurai sûrement pas toutes les solutions à lui apporter mais qu’il fallait essayer de trouver cette solution ensemble. Peu à peu, il a pris conscience qu’il était en mesure de participer à sa manière, différemment de ce qu’il avait entrepris pour se démarquer. Son avis, ses envies comptent tout comme les autres jeunes de son groupe.

Quand je le sens prêt, je lui propose alors de présider une assemblée. Il accepte à condition d’être accompagné de Milèle et Yanis (c’était après la conversation entre eux). Les deux copains de chambre sont tous deux d’accord pour partager ce moment avec lui. Adrien est donc partant pour participer et vraiment cette fois…”

Instaurer la confiance, le responsabiliser, lui donner une meilleure place, ton empathie et une dose de Pygmalion, ça marche à tous les coups ?

Sabine : “Ici, je mise aussi sur l’envie d’Adrien de rendre service et de se sentir utile, ce que j’avais remarquée dès son arrivée. Et comme chaque enfant est différent (c’est le thème !) : non, il n’y a pas de recette magique bien que l’empathie doive être à la base de la démarche.”

Il t’est arrivé de rater des doubles références ?

Sabine : “L’erreur est humaine et parfois on “rate” une double référence : on ne voit pas un enfant qui en a besoin ou le double référent choisi n’est pas le bon.

Généralement, nous choisissons de “poser” des doubles références dès que nous avons le moindre doute, ce qui évite globalement de passer à côté de tout enfant qui ne trouve pas sa place. Elle peut aussi être posée à tout moment pendant le séjour, ce qui permet également de rattraper des situations.

Enfin, on n’hésite pas à poser une triple référence quand le cas le nécessite, c’était le cas du coordinateur pour Adrien qui m’a à la fois aidé à mener à bien mon rôle et qui était là lorsque j’étais absente pour renforcer l’attention portée à ce jeune.

Il nous arrive aussi de nous aider des familles ou éducateurs dans certains cas. Ils connaissent mieux l’enfant et peuvent nous donner des clés pour mieux l’accompagner. Il faut aller vite, un séjour dure une semaine ou deux, nous ne pouvons pas perdre de temps ! On bricole avec les outils qu’on a, l’équipe mais aussi les doutes façonnés par l’expérience.”

Et alors, le jour de l’assemblée arrive…?

Sabine : “Il est motivé et a le sourire. Juste avant de prendre place, il renverse une bouteille de peinture restée là sur une table. Rien de bien grave mais une partie du groupe le fustige du regard et Adrien quitte les lieux pour s’isoler un peu plus loin, vexé et énervé par ce qu’il vient de se passer. Il s’assied sur la balançoire située en marge de l’assemblée, les autres peuvent le voir. Lui, regarde ses chaussures en se balançant et en marmonnant.”

Une assemblée chez les 11-14 ans

Tu es présente à l’assemblée ?

Sabine : “Oui, et voyant la situation, je m’apprêtais à aller rejoindre Adrien. Mais Milèle prend la parole. Il est en colère et s’adresse fermement au reste du groupe. Il demande à ses compagnons d’aventure pourquoi ils ont réagi comme ça, pourquoi ils ont été agressifs envers lui ; que si la peinture avait été rangée, elle ne serait pas tombée.
Certains lui répondent “Adrien fait toujours n’importe quoi il ne peut pas s’en empêcher” quand d’autres lancent “il est chiant”… Yanis, à son tour, prend la parole : “ce n’est pas une raison, ça arrive de faire tomber quelque chose, maintenant Adrien est là-bas tout seul”, Milèle reprend en disant “Ave
c Yanis, on a eu une discussion avec Adrien, il nous a raconté son histoire. La vie n’a pas été simple pour lui, normalement c’est lui qui devrait vous en parler, mais là je vais essayer de vous expliquer.”
Milèle décide donc de raconter quelques instants de la rencontre qui a eu lieu quelques jours auparavant.

Comment réagissent les autres jeunes ?

Sabine : “Tout le groupe est à l’écoute, pas un bruit, pas un ne discute avec son voisin, ne joue avec son portable… Je garde un œil sur Adrien, de loin, tout en suivant ce qui est en train de se passer.

Puis Milèle et Yanis demandent au groupe : “On fait quoi maintenant, on laisse Adrien tout seul et on continue l’assemblée entre nous ou on va le voir ?”. Les discussions fusent. Tout le monde n’est pas forcément d’accord mais finalement les discussions permettent à chacun de se dire qu’il ne faut pas laisser Adrien tout seul, qu’il faut aller le voir.

Le groupe décide alors de le rejoindre et se dirige vers lui. Les jeunes du petit groupe qui l’avaient très sévèrement sermonné s’excusent et lui disent qu’ils n’auraient pas dû réagir comme ça. D’autres lui disent qu’ils aimeraient bien pouvoir partager des moments différents que ceux qu’il impose parfois. “Moi, je voudrais que tu sois comme avant-hier sur la plage, quand on faisait des trous et des châteaux de sable” dit l’un ; “Adrien, il faut que tu arrêtes de « tchiper » c’est une insulte et tu le sais” lui dit une autre.”

Ça fait un peu début de happy-end…

Sabine : (rire) “Dans cette situation, 2 jeunes ont voulu s’intéresser d’un peu plus près à Adrien. Leur proximité, le lien plus intime que suscite la famille chambre, la connaissance qu’ils ont du fonctionnement du séjour, ont permis au reste du groupe de réfléchir ensemble, à chacun de s’exprimer sur ce qui le concerne pour se mettre d’accord collégialement pour le bien du groupe et de chacun. Même si ce type de situation peut être fréquent, la manière dont elle a été résolue est exceptionnelle.
Le groupe, une fois positionné, peut alors aider Adrien, l’accompagner en le rassurant, en acceptant sa différence et en s’assurant de sa volonté à lui de faire partie du groupe.”

Comment a réagi Adrien ?

Sabine : “Il n’a pas l’habitude de ce genre de situation, il regarde toujours ses chaussures en se balançant mais cette fois il ne marmonne plus. Il est touché et puis, toujours tête baissée, il s’excuse à son tour. Milèle reprend alors la parole : « Comment on fait maintenant entre nous ? ». Ils discutent tous ensemble près de la balançoire, en fait l’assemblée a repris de manière naturelle. Les jeunes s’engagent pour qu’à l’intérieur du groupe chacun soit plus à l’écoute de l’autre et soit plus respectueux l’un envers l’autre. L’assemblée-balançoire se termine.”

L’individualisation du séjour de cet enfant a donc eu une répercussion sur le collectif ?

Sabine : La décision de ces 2 jeunes d’aller rencontrer l’autre pour comprendre son attitude, aura permis de connaître son histoire, de le comprendre un peu mieux et donc de pouvoir éviter des jugements trop hâtifs parfois.

Ils ont su se positionner, ont fait réagir le groupe pour que tous aient conscience que leur groupe était constitué d’individus avec des différences.

Tout n’a pas été tout rose ensuite, ni pour Adrien, ni pour les autres enfants, ni pour le groupe, ni pour l’équipe.  Mais le groupe a su être solidaire unanimement malgré les griefs passés.

Ce groupe est là, il existe, avec toutes ses personnalités et Adrien en fait partie.
C’est aussi une expérience qui a montré que le groupe peut porter un individu fragilisé, que chacun peut aider l’autre, que c’est plus plaisant que de participer à son exclusion, que ça marche… et chacun repartira avec cette expérience enrichissante humainement.”

L’histoire est terminée ? Tu n’es pas intervenue ?

Sabine : “L’histoire est terminée.
Aucun adulte ne sera intervenu lors de cette dernière scène… 😉 ”

Pour conclure

“Aucun adulte ne sera intervenu”, oui, à ce moment, l’adulte n’est pas directement intervenu. Mais sans un projet élaboré par l’adulte, où chaque enfant est central, la dernière situation n’aurait pas eu lieu

La pédagogie de l’individualisation est possible grâce à des outils organisationnels et opérationnels : l’accueil personnalisé, la référence et double référence, la vie de chambre, les assemblées de jeunes…

Ce ne sont pas des baguettes magiques. Ils ne sont que de simples outils qui permettent de personnaliser le séjour d’un enfant et c’est pourquoi nous les déconstruisons et reconstruisons chaque année avec les nouvelles équipes. Chaque situation implique que l’adulte s’y adapte pour favoriser la relation empathique, ouverte et confiante.

Au-delà de la méthode, c’est aussi et surtout une intention, une volonté portée par l’équipe pédagogique. Chacun s’approprie à sa manière les outils et anime ainsi avec sa sensibilité, son empathie. De ce fait, les relations entre jeunes et animateurs sont toutes singulières. La formation des animateurs et les méthodes co-créées facilitent seulement la rencontre.

Trouver sa place dans un groupe ne veut pas dire être le groupe, perdre son identité, ressembler ou être l’autre. Exister individuellement à l’intérieur du groupe, c’est accepter les différences de l’autre et ses propres différences.

Zoom sur les outils abordés dans l’entretien, réalisations par les équipes pédagogiques

Publié le 8 mars 2018 Par Evasoleil
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